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Neandertal en nous : Quand les gènes revisitent la préhistoire





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Neandertal en nous : Quand les gènes revisitent la préhistoire - Vu 6138 fois.

Quelle est la part de Neandertal en nous ? Pendant longtemps, les scientifiques ont réfuté toute possibilité d’un brassage génétique résultant d’unions entre néandertaliens et homo sapiens durant la période où les deux espèces cohabitèrent en Europe, il y a environ 40 000 ans. Mais aujourd’hui, la génétique remet en cause de dogme qui semblait si solidement acquis.

A l’origine de cette révolution dans le regard que nous portons sur notre lointain cousin préhistorique, le travail des chercheurs de l’Institut Max Planck de Leipzig, qui se sont lancés dans une entreprise passionnante de décryptage du génome de Neandertal.

Ce documentaire suit toutes les étapes cette entreprise et nous fait remonter le temps pour une rencontre qui s’annonce captivante entre quelques-uns des plus vieux ossements de l’histoire de l’humanité et les techniques d’investigation génétique les plus modernes.

. Puzzle génétique

Il a fallu près de 14 ans aux chercheurs de l’Institut Max Planck de Leipzig pour décrypter le génome de Neandertal. Au-delà de l’exploit scientifique, ce travail de fourmi mené par une équipe internationale dirigée par le généticien suédois Svante PÄÄBO, représente aussi une avancée majeure en matière de connaissance de notre propre histoire. Les scientifiques entendent en effet mener une étude comparative entre nos gènes et ceux de néandertaliens et de chimpanzés, espérant découvrir dans les infimes différences qui séparent ces trois génomes le secret de notre condition humaine.

Pour effectuer ce séquençage, les chercheurs ont extrait l’ADN contenu dans les os du plus ancien spécimen de Neandertal retrouvé dans l’histoire et identifié comme tel. Cet individu vivait il y a 42 000 ans et était âgé d’une quarantaine d’années au moment de sa mort. 16 de ses os ont traversé le temps jusqu’à nous, livrant les secrets du génome de Neandertal aux chercheurs de l’Institut Max Planck.

. Le squelette de la discorde

La découverte de ce squelette a littéralement révolutionné l’histoire de l’humanité, marquant un tournant scientifique majeur dans la façon dont nous concevions jusqu’alors l’évolution de notre espèce. Neandertal fut découvert en 1856 dans la petite vallée de Neander – en Allemand, Neandertal – entre les villes de villes d’Erkrath et de Mettmann, près de Düsseldorf (Allemagne). La vallée de Neander était bordée de hautes falaises calcaires exploitées pour produire du ciment. C’est dans le cadre de cette exploitation que des ouvriers vidèrent une petite cavité naturelle, la grotte de Feldhofer, et y découvrirent des ossements et un fragment de crâne auxquels ils ne prêtèrent sur le moment aucune attention. Ceux-ci furent collectés par le propriétaire de la carrière qui, intrigué par leur aspect, les remit à un certain Johann Carl Fuhlrott, l’instituteur local.

Ce passionné d’histoire naturelle identifia rapidement les restes d’un homme préhistorique qui allait bientôt devenir l’un des squelettes les plus célèbres de l’histoire : Neandertal. Sa découverte sonne comme une révolution dans bien des domaines, y compris celui de la religion. En effet, à l’époque l’église enseignait que l’homme occupait le sommet de la création divine ; l’existence d’une forme d’humanité archaïque venait bouleverser cette théorie, heurtant les consciences imprégnées par le dogme créationniste.

Certains scientifiques en déduisirent une autre théorie, à savoir que Neandertal constituait le fameux « chaînon manquant » entre le singe et l’homme. Même si elle s’avéra par la suite entièrement erronée, cette hypothèse contribua cependant à forger l’image désastreuse d’un homme de Neandertal primitif et violent. Cette image lui colle aujourd’hui encore à la peau, nombreux étant ceux qui voient en Neandertal une brute épaisse à peine sortie des ténèbres de l’animalité, une sorte de « brouillon » de l’humanité plus évoluée incarnée par Homo Sapiens.

Pourtant, on sait depuis longtemps que Neandertal n’avait pas grand-chose à envier à l’homme moderne. Intelligent et robuste, maîtrisant le feu, les techniques de taille de la pierre, déployant des trésors d’ingéniosité pour la chasse, qui constituait sa principale activité, il se révéla capable de survivre pendant plus de 200 000 ans aux conditions de vie extrêmement rudes de son milieu naturel.

. Double disparu

Mais ce sont aussi ses différences qui font tout l’intérêt de Neandertal. Il incarne l’autre homme, notre double disparu, dont l’étude peut livrer de précieuses connaissances sur l’évolution de notre propre espèce. Sur le plan physiologique, la taille du cerveau de Neandertal était comparable à la notre, mais son crâne était beaucoup plus volumineux que celui d’un homme moderne, avec un visage saillant aux traits marqués. Doté d’un physique trapu, il possédait une cage thoracique très développée et de larges épaules. Sa musculature était également beaucoup plus imposante que la notre ; les procédés de modélisation ont permis de démontrer que certains néandertaliens pouvaient facilement peser jusqu’à 100 kg sans que l’on puisse pour autant les qualifier de gros.

. A la recherche de l’ADN perdu

Mais c’est surtout dans le génome de Neandertal que résident les principales informations qu’il peut nous livrer. Pour le décrypter, les chercheurs de l’Institut Max Planck vont utiliser des échantillons prélevés sur le squelette du tout premier homme de Neandertal retrouvé en Allemagne. Les analyses portent sur des prélèvements effectués sur l’humérus, un os du bras particulièrement épais.

Sur ce squelette vieux de plus de 30 000 ans, seul le collagène, la protéine qui assure la cohésion de l’os, contient encore de l’ADN. Mais après tout ce temps, la principale difficulté à laquelle vont se heurter les chercheurs consiste à extraire cet ADN en quantité suffisante. La technique utilisée consiste à prélever un petit fragment d’os qui est ensuite broyé en une fine poudre à l’aide d’une fraiseuse avant d’être mélangé à un solvant. Mais les premiers résultats montrent que l’ADN ainsi extrait est endommagé. Les chercheurs vont donc faire appel à une technologie de pointe : un séquenceur d’ADN capable de copier et de reconstituer les parties manquantes de ce génome.

Pour cela, l’ADN est chauffé afin de séparer ses deux brins. Une fois ceux-ci dissociés, la température est rabaissée ; il devient alors possible d’emboiter de courtes séquences d’ADN de synthèse dans l’ADN d’origine. Chauffés une deuxième fois, ces brins que l’on appelle des « amorces » vont permettre de synthétiser de nouveaux brins d’ADN. En répétant l’opération, on obtient des copies de l’ADN d’origine en quantité suffisante pour pouvoir procéder à une analyse.

Toutefois, un autre écueil est venu barrer la route des scientifiques de l’Institut Max Planck. L’ADN de Neandertal était en effet contaminé par d’autres ADN parasites : ceux de champignons, de bactéries et d’hommes. Cet ADN humain, issu des manipulations effectuées sur les ossements de Neandertal, constituait un problème de taille pour les chercheurs. Très proche de celui de Neandertal, il était presque impossible à distinguer de l’ADN originel du squelette, or les chercheurs devaient avoir la certitude que l’ADN extrait des os était bien l’ADN originel. De nouvelles méthodes de décontamination de l’ADN furent donc mises au point en vue d’obtenir une première image du génome néandertalien.

. Faux frères

Les résultats de cette première phase d’analyses, publiés en juin 1997, provoquèrent un émoi considérable au sein de la communauté scientifique. Contrairement à ce que de nombreux chercheurs supposaient, ils indiquaient en effet que les néandertaliens s’apparentaient à des cousins très éloignés plutôt qu’à des frères des hommes modernes. Sur le plan strictement génétique, ces résultats délogeaient Neandertal de notre arbre généalogique, apportant un démenti cinglant à la théorie du brassage génétique résultant d’unions entre néandertaliens et homo sapiens. Une cloison étanche retombait entre les deux espèces, laissant bon nombre de chercheurs dans l’expectative, sinon dans le désarroi.

L’anthropologue américain Erik TRINKAUS faisait partie de cette communauté de scientifiques désarçonnés par les premiers résultats de l’étude allemande. Au fil de ses nombreuses campagnes de fouilles en Europe et au Moyen Orient, TRINKAUS était convaincu d’avoir découvert un certain nombre de squelettes présentant des caractéristiques communes aux espèces des néandertaliens et des homo sapiens, preuve que des croisements de populations se seraient bel et bien produits. Avec d’autres scientifiques, Erik TRINKAUS contesta donc les résultats obtenus par les généticiens de l’Institut Max Planck, arguant du fait que ceux-ci n’avaient analysé qu’une partie de l’ADN de Neandertal trop infime pour que l’on puisse en tirer des conclusions significatives.

. ADN nucléaire

S’il est présent dans toutes les cellules, le patrimoine génétique d’un individu se concentre essentiellement dans leur noyau, qui contient les chromosomes des deux parents : c’est l’ADN nucléaire. Or, les chercheurs de l’Institut Max Planck n’avaient jusqu’ici utilisé que l’ ADN mitochondrial, plus éloigné du noyau, qui est essentiellement transmis par la mère et ne donne de ce fait accès qu’à une partie du génome de l’individu. A leur décharge, il faut dire qu’aucune technique d’analyse de l’ADN nucléaire n’existait à l’époque des premières analyses. Il faudra attendre 2006 pour que la technologie vienne combler ce manque, permettant de démarrer une deuxième phase de tests, portant cette fois sur l’ADN nucléaire de Neandertal.

Mais pour séquencer le génome de Neandertal, les scientifiques ont besoin de prélever un maximum d’échantillons sur le plus grand nombre possible d’ossements. Commence alors une vaste opération de collecte qui, de l’Espagne à la Russie, en passant par la Croatie, vise à récupérer de l’ADN exploitable sur différents squelettes de néandertaliens. Le « filon » Croate est l’un des plus abondants pour les chercheurs. Les vallées d’Europe centrale étaient en effet les terres de prédilection des hommes de Neandertal, qui s’installaient dans les grottes de calcaire que l’on trouve dans cette région.

Celle de Vindija, dans le nord de la Croatie, abrita sans doute les derniers néandertaliens d’Europe, il y a 30 000 ans. Pour de nombreux anthropologues, il ne fait aucun doute que ces populations étaient composées d’individus « croisés » avec l’homo sapiens. Ce sont leurs squelettes, dans un état de conservation remarquable, qui vont être utilisés par les généticiens de l’Institut Max Planck. Peu contaminés par l’homme, et ne contenant quasiment pas d’ADN microbien, ces ossements sont parfaitement adaptés aux analyses auxquelles génétiques.

Pour s’attaquer à l’ADN nucléaire de Neandertal, les chercheurs se sont dotés de nouveaux équipements de pointe et aménagés des laboratoires dotés de salles confinées dans lesquelles aucun élément parasite – poussière, composé organique – ne peut s’infiltrer. Cette technologie de pointe au service de quelques-uns des plus vieux ossements de l’humanité va permettre d’obtenir en un temps recors toutes les données nécessaires au projet de séquençage du génome de Neandertal.

. Retour au bercail

En 2010, les résultats tombent. Premier constat : les différences avec le génome des hommes modernes mises en évidence par les précédentes analyses sont en grande partie corrigées ; Neandertal retrouve donc sa place dans l’arbre généalogique de l’Homo sapiens-sapiens. Les deux espèces se sont bien croisées et nous en gardons les traces dans notre génome. Les chercheurs estiment que cette « part néandertalienne » représente entre 2 et 4% de nos gènes. Mais ce pourcentage varie selon les populations ; on retrouve ainsi des gènes néandertaliens chez les Européens et les Asiatiques, mais pas chez les Africains.

Pour faire ce constat, les chercheurs ont étudié le patrimoine génétique d’hommes d’aujourd’hui provenant des cinq continents. A leur grande surprise, ils ont ainsi découvert un faible pourcentage de gènes néandertaliens chez les habitants de régions où Neandertal ne s’était jamais rendu durant la préhistoire, comme ceux de Papouasie Nouvelle-Guinée ou d’Australie. L’hypothèse la plus vraisemblable pour expliquer cette bizarrerie est que le mélange de populations d’Homo sapiens et de Neandertal s’est produit très tôt.

Pour tenter de comprendre l’origine de ce brassage génétique, il faut remonter jusqu’en Afrique, il y a 500 000 ans. Les anciennes lignées d’hominidés se séparent alors entre les ancêtres de l’homme anatomiquement moderne et les pré-néandertaliens. Ceux-ci vont quitter le continent Africain pour s’implanter au Moyen Orient, avant d’essaimer à travers toute l’Europe. Entre 100 000 et 50 000 ans avant notre ère, l’homo sapiens quitte à son tour l’Afrique pour s’installer au Moyen Orient, où il rencontre les néandertaliens. C’est alors que se seraient produits les fameux mélanges résultant d’accouplements entre Homo sapiens et son lointain cousin, Neandertal. L’homme moderne essaimera ensuite dans le monde entier, transportant désormais dans son patrimoine génétique un peu d’ADN néandertalien. Ce même ADN que l’on retrouve aujourd’hui chez les populations de Papouasie Nouvelle-Guinée et d’Australie.

. Gène du langage

Ce mystère étant résolu, les chercheurs peuvent désormais entreprendre l’étude approfondie du génome de Neandertal en vue de mettre en évidence l’existence de certaines compétences communes à celles des hommes modernes. Pour cela, ils vont utiliser une méthode comparative faisant intervenir un troisième génome : celui des grands singes.
Ce génome est très proche du notre, et c’est tout particulièrement vrai en ce qui concerne les chimpanzés, avec lesquels nous avons 99% de gènes communs. Pour le biologiste Wolfgang ENARD, spécialiste de la question, le 1% restant représente environ 40 millions de mutations dans l’évolution des deux espèces : 20 millions pour l’homme et les 20 millions restants pour le chimpanzé. Ce sont ces mutations qui expliquent l’aptitude au langage de l’homme, son cerveau plus volumineux, en un mot : tout ce qui caractérise notre humanité.

Ces études comparatives du génome ont mis en évidence l’existence de gènes spécifiques particulièrement importants dans l’évolution de notre espèce. C’est le cas du gène baptisé FOXP2, qui serait responsable du développement du langage chez l’homme, alors qu’il est absent chez le singe. Or, la comparaison de notre génome avec celui de Neandertal révèle qu’il possédait lui aussi ce gène du langage. Ce constat vient tordre un certain nombre d’idées reçues à propos de notre lointain cousin, puisque vraisemblablement, Neandertal était capable de parler.

Jusqu’à présent, les anthropologues n’avaient pu que conjecturer cette hypothèse à partir d’études effectuées sur les squelettes de néandertaliens. La partie horizontale de leur canal vocal était plus longue que chez les hommes modernes, produisant des sons différents des nôtres. Selon certains chercheurs spécialisés dans la phonétique, cette particularité anatomique leur donnait une voix aigüe, ce qui là encore vient battre en brèche l’image de la brute épaisse produisant des sons gutturaux. Mais ce qui compte n’est pas tant cette capacité à produire des sons articulés que la complexité du langage des néandertaliens, et celle-ci était directement corrélée à leur capacité cérébrale. Or, on sait que le cerveau de Neandertal était suffisamment volumineux pour lui permettre de développer la capacité du langage. Grâce à cette découverte, Neandertal s’est donc rapproché un peu plus encore de nous ; le langage, que l’on avait longtemps cru être l’apanage du seul du seul homo sapiens-sapiens, était très vraisemblablement commun aux deux espèces.

. Capacités techniques

Ce changement d’éclairage nous amène également à reconsidérer les capacités techniques de Neandertal. Dans ce domaine, l’archéologie a permis d’effectuer des découvertes sensationnelles ces dernières années. A Schöningen, en Allemagne, des fouilles ont ainsi permis de dégager un habitat pré-néandertalien vieux de 300 000 ans situé sur les rives d’un lac préhistorique. Les hommes qui vivaient là pêchaient dans les eaux du lac et chassaient les chevaux sauvages, très nombreux dans cette région. Pour cela, ils étaient équipés de lances en bois dont on a retrouvé plusieurs spécimens remarquablement conservés sur le site.

L’archéologue Jordi SERANGELI, responsable des recherches, explique que le travail de ces armes démontre une capacité à se projeter dans l’avenir de la part de ceux qui les ont conçues. A partir de la pièce de bois brut, l’artisan devait en effet avoir une « vision » de l’objet terminé et de son utilité ; il ne s’agissait plus seulement d’utilisation instinctive, comme chez les animaux, mais d’un véritable travail de réflexion : trouver le bois le mieux adapté, concevoir les outils destinés à le tailler, ouvrager l’arme de manière à la rendre la plus efficace possible, etc. Tout cela démontre que ces populations pré-néandertaliennes possédaient une capacité d’abstraction et de conceptualisation particulièrement développée. La modernité de ces lances est également étonnante : elles ne diffèrent que très peu des javelots que l’on utilisait encore dans les années 20 pour les Jeux Olympiques ! Dans le sol de Schöningen, les archéologues ont également retrouvé des traces de cendres et de charbons de bois. Ces découvertes démontrent que les populations du site maîtrisaient le feu pour faire face aux rigueurs du climat, et qu’ils savaient vraisemblablement construire des huttes en bois, des compétences que l’on croyait jusqu’ici exclusivement réservées à l’Homo sapiens.

. Prédateurs et cannibales ?

Mais s’il était aussi évolué que le démontrent la génétique et l’archéologie, pourquoi Neandertal a-t-il disparu ? Et quel rôle notre espèce a-t-elle pu jouer dans son extinction ? Si les hommes modernes se sont imposés face aux néandertaliens et les ont supplantés, c’est parce qu’ils étaient différents ; il est donc crucial pour les chercheurs de comprendre la nature de cette différence et d’étudier son ampleur.

C’est ce grain de sable dans le mécanisme de l’évolution de Neandertal que les scientifiques vont s’attacher à identifier. Pour cela, l’analyse isotopique des squelettes néandertaliens va s’avérer précieuse. Ces os, comme ceux de tous les êtres vivants, contiennent des isotopes, c'est-à-dire des variantes des atomes contenus dans les matières organiques de notre planète. Leur analyse va ainsi permettre aux scientifiques de collecter des informations sur ce que mangeaient les néandertaliens. Leur régime alimentaire était essentiellement constitué de viande, ce qui implique qu’ils devaient constamment chasser pour se nourrir. Cette exclusivité alimentaire pourrait être l’une des clés permettant d’expliquer la disparition de Neandertal. Comme tous les grands prédateurs, celui-ci était en effet dépendant des stocks de gibier disponibles, or il se pourrait bien que la désertification des territoires de chasse, causée par un changement climatique, ait provoqué l’extinction de l’espèce néandertalienne.

Le site de Krapina, près de Zagreb, en Croatie, éclaire cette théorie d’un jour aussi spectaculaire qu’horrible. 28 squelettes néandertaliens y ont été retrouvés. Leur fragmentation, ainsi que la présence de stries et de traces de calcination sur certains de ces ossements, ont amené les anthropologues à envisager l’hypothèse du cannibalisme. Cette hypothèse a suscité de nombreuses controverses parmi la communauté scientifique, mais si elle s’avérait fondée, elle corroborerait la théorie de l’alimentation comme cause principale de l’extinction de l’espèce néandertalienne. Affamés à cause de la disparition du gibier et la désertification de leurs territoires de chasse, les néandertaliens en auraient été réduits à pratiquer le cannibalisme afin de survivre, réduisant encore leur population déjà déclinante : un cercle infernal qui devait conduire à leur fin inexorable.

. Aptitudes sociales

Mais le cannibalisme n’est pas la seule piste explorée pour expliquer les anomalies constatées sur les squelettes de Krapina. Récemment, l’un des crânes a fait l’objet d’analyses approfondies qui ont révélé les marques d’un comportement cultuel. Des petites stries rapprochées découvertes sur la calotte crânienne pourraient ainsi témoigner d’un embryon de pensée symbolique, une capacité qui fait aussi partie des caractéristiques de l’homme moderne. Ce sujet passionnant à amené les chercheurs à se demander pourquoi, en étant si proche de l’homo sapiens-sapiens dans le domaine de la pensée, Neandertal n’avait jamais produit d’œuvre d’art.

En effet, les premières œuvres d’art préhistoriques datent d’environ 40 000 ans avant notre ère et coïncident avec l’installation des premiers hommes modernes en Europe. Y avait-il chez eux un « gène artistique » qui faisait défaut aux néandertaliens ? La pensée abstraite et la créativité symbolique peuvent-elles être détectées dans le patrimoine génétique ? Là encore, l’étude comparative du génome des hommes modernes, des singes et des néandertaliens va servir de point de départ aux chercheurs. Il en ressort que plusieurs zones du génome sont liées au développement cérébral ; des différences dans l’évolution de ces zones pourraient expliquer pourquoi, chez l’homme moderne, la pensée abstraite a pu prendre la forme de la créativité artistique, alors qu’elle est restée cloisonnée chez Neandertal.

Nils BROSE, de l’Institut Max Planck, s’intéresse à ces gènes qui pilotent notre intellect. Dans la liste issue du décryptage du génome de Neandertal, le scientifique a tôt fait de repérer un certain nombre de gènes dont la modification est susceptible d’entraîner des dysfonctionnements importants au niveau des neurones. D’après lui, il est donc très probable que les mutations de ces gènes aient entraîné chez Neandertal une spécification des fonctions cérébrales différente de celle qui a eu lieu chez l’homme moderne. Lorsque certains gènes ne sont pas sollicités, la communication entre les cellules s’arrête complètement, désactivant ainsi des circuits entiers de neurones. C’est ce qui se serait produit chez Neandertal ; l’évolution différente de son cerveau aurait provoqué une sorte de « verrouillage » le rendant inapte au développement de la pensée créative et des relations sociales complexes. A l’inverse, l’homme moderne était doté d’une plus grande aptitude à communiquer, à traduire ses émotions, et à prendre soin de ses semblables. Les néandertaliens se seraient donc peu à peu enfermés dans un mode de vie autarcique, vivant au sein de petites communautés sans liens entre elles, pendant que les hommes modernes commençaient à jeter les bases d’une vraie société fondée sur l’entraide et la solidarité.

. Consanguinité

Cette différence de sociabilité est très certainement la clé principale du déclin de Neandertal et de l’avènement de l’homme moderne. La grotte d’El Sidrón, en Espagne, va livrer l’épilogue de cette enquête. Neuf squelettes de néandertaliens tardifs y ont été retrouvés dans un état de conservation remarquable. Analysés par les scientifiques de l’Institut Max Planck, leurs ossements ont révélé que ces individus étaient apparentés de très près par rapport à ceux des autres sites néandertaliens d’Europe. Ce pool de gènes restreint porte des indices de consanguinité, preuve que la population néandertalienne était devenue très réduite, à peine 20 000 individus d’après les scientifiques.

Cette réduction des néandertaliens à quelques poches de peuplement isolées est le fruit de leur incapacité à ériger une vaste structure sociale en raison d’un fonctionnement de leur cerveau non pas limité, mais différent de celui de l’homme moderne. Pendant que celui-ci, grâce au développement de la parole et de l’art, jetait les bases d’une culture et d’une identité communes, Neandertal s’enfonçait dans un comportement de plus en plus autarcique, ouvrant ainsi la voie de sa propre disparition. On estime que les derniers représentants de l’espèce néandertalienne ont du s’éteindre entre -30 000 et -24 000 ans avant J.-C.

Mais sommes-nous vraiment les grands gagnants de l’évolution ? Pour l’instant, le règne de l’homme moderne – l’homo sapiens-sapiens – n’a duré que la moitié de celui de Neandertal, et on ignore encore si les avantages génétiques qui ont fait notre supériorité ne se retourneront pas contre nous dans un avenir plus ou moins proche. Neandertal, notre frère et notre double, continue à garder de nombreux secrets dans les profondeurs de son génome, et leur révélation pourrait bien jeter un nouvel éclairage sur notre propre évolution.

EN RÉSUMÉ : Solidement construit, malgré quelques fausses pistes un peu déroutantes, ce documentaire s’impose d’emblée par son sérieux et son ton très – trop ? – doctrinal. Plus qu’une enquête, il s’agit d’une démonstration dont le but est de mettre en lumière l’étrange ambivalence de notre rapport à Neandertal, ce « double » à la fois si proche et si éloigné de nous.

L’ADN sert de fil conducteur à cette plongée dans la vie quotidienne et la psychologie des néandertaliens. L’intérêt principal est de déconstruire l’image de brute épaisse qui leur a trop souvent été associée à travers toute une série de mini-tableaux qui montrent que cet homme préhistorique était, dans bien des domaines, tout aussi évolué que l’homme moderne. Avec beaucoup de justesse, le documentaire pointe aussi les infimes différences – les « grains de sable » dans le mécanisme de l’évolution – qui ont conduit les deux espèces à prendre deux chemins différents menant, pour l’une vers l’extinction, et vers l’avènement pour la seconde.

Le commentaire est clair et précis, dense sans être compliqué, et déroule sans temps mort le fil narratif. La réalisation soignée alterne les interviews de spécialistes, les indispensables scènes de laboratoire typiques de ce genre de sujet scientifique, et quelques reconstitutions censées nous faire revivre le quotidien de Neandertal. Mais il manque une dynamique pour que l’ensemble prenne vraiment, et même si le propos est intéressant, on se surprend plusieurs fois à s’ennuyer ferme face aux explications un tantinet trop « sages » des intervenants ou aux révélations soi-disant « stupéfiantes » qui nous sont assénées.

De la belle ouvrage donc, mais trop monolithique, trop classique, pour emporter pleinement notre adhésion. A voir quand même, car le sujet remet en cause quelques-unes de nos certitudes orgueilleuses, nous rappelant avec justesse que si l’évolution est une loterie et que nous en sommes aujourd’hui les grands gagnants, il suffit d’infimes variantes pour inverser la situation.

Neandertal en nous : Quand les gènes revisitent la préhistoire a été vue 6138 fois.

Complément : Neandertal



7 commentaire(s)

elgordo61 - 22 ans - 208 pts - 2 vidéos - Curieux - 27 Feb 12 18:01:32
Conviction : Convaincu
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Très bon documentaire. Quand on voit la tête de certaines personnes que l'on croise dans la rue on peut avoir des doutes ! smile
tashi - 34 ans - 112 pts - aucune vidéo - Aspirant - 16 Feb 12 02:50:30
Conviction : Aucune
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Excellent !

A lire, "les enfants de la terre", qui était un précurseur sur l'idée du croisement (et qui expose bien d'autre théorie).
Mais d'où proviennent les différentes races actuelles en rapport du Neandertal.

Que veut tu dire par là clef de sol?
Frapatsai - 43 ans - 363 pts - aucune vidéo - Curieux - 16 Feb 12 01:00:33
Conviction : Sceptique
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Impressionnant la durée de "vie" de l'ADN, finalement, rien ne meurt vraiment jamais...

Très bon reportage ;)
azstaroth - 30 ans - 151 pts - 1 vidéo - Curieux - 15 Feb 12 22:28:45
Conviction : Entre deux
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Juste excellent. merci.
Clef de Sol - 58 ans - 622 pts - 1 vidéo - Chercheur - 15 Feb 12 18:33:10
Conviction : Entre deux
Avertir le modérateur
N'oublions jamais que nous sommes tous des néanderthals de nos futurs descendants.

Mais d'où proviennent les différentes races actuelles en rapport du Neandertal.

Très bon documentaire
à l'ail - 102 ans - 18 pts - aucune vidéo - Nouveau - 15 Feb 12 00:26:56
Conviction : Sceptique
Avertir le modérateur
Recherches de pointe smile
Win - 41 ans - 811 pts - 156 vidéos - Chercheur - 14 Feb 12 21:04:20
Conviction : Aucune
Avertir le modérateur
Superbe ce documentaire et surtout avec des recherches de pointe avec du matos de pointe.

Commentaire très accessible pour le profane.

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