La civilisation oubliée des Thraces - Vu 6308 fois.
Bien avant les Pharaons Égypte – entre le 5ème millénaire et le 3ème siècle avant J.-C. – la civilisation des Thraces se développa en Europe centrale, sur le territoire de l’actuelle Bulgarie. Leur royaume s’étendait de la mer Noire à la mer Égée, en passant par les Carpates et le sud-ouest de l’Asie mineure. S’ils furent les maîtres de cette partie du monde durant toute une période de l’Antiquité, les Thraces restent paradoxalement mal connus des historiens et des archéologues. En effet, ils ne possédaient pas d’écriture, leur savoir et leur culture se transmettant sous une forme orale.
Aujourd’hui, c’est donc principalement par le biais de leurs objets d’artisanat et par l’étude des vestiges de leurs cités et de leurs tumulus funéraires que les scientifiques cherchent à se faire une idée de ce à quoi pouvait ressembler la société Thrace. Ce documentaire, ponctué de nombreuses interviews de spécialistes, fait le point sur leurs dernières découvertes, esquissant le portrait de cette civilisation qui fut l’une des plus avancées et des plus florissantes de l’Antiquité.
. Découverte exceptionnelle
La redécouverte de la civilisation Thrace débute en 1972, avec la mise à jour d’une nécropole datant de 4500 ans avant J.-C. à Varna (Bulgarie), sur les bords de la mer Noire. Cette trouvaille met les archéologues en ébullition. En effet, le site abrite près de 300 tombes et cénotaphes, dont les fouilles permettent d’exhumer les plus vieux bijoux en or jamais découverts en Europe. En tout, plus d’un millier de bracelets et de diadèmes sont ainsi inventoriés, mais aussi des bijoux en os et en coquillages, ainsi que des outils et des outils en cuivre qui accompagnaient les morts dans leur dernier voyage. Mais qui étaient ces personnes ? A quelle civilisation appartenaient-elles ?
L’étude de la nécropole permet de dégager une hiérarchie sociale au sein de laquelle se distinguaient trois grandes classes. Cette organisation correspond à celle des Thraces. La découverte dans un cénotaphe d’une représentation en argile d’un visage humain dont les yeux et la bouche sont recouverts de bandelettes d’or confirme rapidement cette hypothèse : ces ornements sont caractéristiques de l’orphisme, la croyance des Thraces voulant que l’âme, marquée par une souillure originelle, soit condamnée à une série d’incarnations successives dans le monde terrestre avant de retourner au divin. Surs, désormais, d’être en présence de vestiges de cette civilisation énigmatique, les archéologues vont poursuivre leurs fouilles en espérant reconstituer le fascinant puzzle qui s’offre à eux.
. Agriculteurs et éleveurs
L’enjeu est d’importance. Comme l’explique l’historien Jean-Paul DEMOULE, professeur à l’université de Paris 1, les débuts de la civilisation des Thraces se situent chronologiquement à un carrefour qui voit les populations européennes de chasseurs cueilleurs se sédentariser progressivement, évoluant vers un statut d’agriculteurs-éleveurs. C’est à cette époque que l’on voit apparaître les premiers villages, qui marquent le début d’un processus de hiérarchisation sociale. La culture du blé et de l’orge se développe, ainsi que l’élevage de chèvres et de moutons. Ce phénomène de sédentarisation provoque aussi un changement dans l’habitat, avec l’apparition des premières maisons rectangulaires dotées d’un foyer central destiné à la cuisson des aliments et d’une cheminée d’appoint pour le chauffage. Mais le changement le plus important concerne la différentiation progressive des populations : au nord de l’Europe apparaissent les Germains, les Celtes à l’ouest, les Grecs au sud, tandis que les Thraces occupent l’Europe centrale, le foyer de leur civilisation étant situé sur le territoire de l’actuelle Bulgarie.
. Culte solaire
D’après les sources antiques – principalement Grecques – la population Thrace était composée de différentes tribus vivant au sein de villages-forteresses dirigés par un roi-prêtre. La spécificité Thrace dépassait cependant cette simple organisation étatique : elle tenait aussi au fait de posséder une langue, des croyances et une spiritualité communes. Cette composante spirituelle, très présente dans la vie quotidienne des Thraces, les démarquait des autres civilisations de la même époque. Le docteur Alexey STOEV, archéo-astronome, explique que de nombreux lieux de culte attribués aux Thraces sont liés au soleil. L’un de ces temples, filmé dans le reportage, présente un rocher principal taillé de telle manière que les rayons du soleil passent en son centre le jour du solstice d’été et de l’équinoxe. Ces caractéristiques les rapprochent des pyramides des Égyptiens ou des Mayas.
Dans un autre temple taillé en forme de pyramide situé dans les montagnes entre la Bulgarie et la Grèce, la découverte d’un sarcophage de pierre creusé dans la pointe de l’édifice interroge les archéologues. Incisé de plusieurs rigoles servant à écouler des liquides vers le canyon, ils se demandent quelle était sa fonction. S’agissait-il d’un autel sacrificiel, d’un lieu de culte dédié aux divinités de la vigne, ou peut-on y trouver un lien avec le calendrier solaire auquel des Thraces ? Si la religion semblait jouer un rôle prépondérant au sein de leur société, comme en atteste la découverte d’objets rituels d’une finesse exceptionnelle, elle soulève cependant plus de questions que de réponses parmi les chercheurs, qui en sont réduits à échafauder des hypothèses sur l’origine et la fonction de ces lieux de culte.
. Textes antiques
Face à ce vide, peut-on dire qui étaient réellement les Thraces ? Comment s’organisait leur vie quotidienne ? Quelle était leur culture ? L’absence de la moindre source écrite pose un sérieux problème aux chercheurs, qui doivent étudier l’histoire des Thraces par le biais des textes d’auteurs Grecs anciens, Romains ou Byzantins, avec tout ce que cela suppose comme incertitude sur la fiabilité historique de ces documents.
Homère, Hérodote, Thucydide, évoquent ainsi les Thraces dans leurs écrits. Le nom de leur territoire viendrait de celui d’une nymphe légendaire, prophétesse et guérisseuse. Au-delà de cet aspect mythologique, il ressort de l’étude de ces textes que les Thraces ne constituaient pas une nation à proprement parler, mais plutôt une mosaïque de tribus : Gètes, Triballes, Odryses, ces derniers constituant la faction la plus importante. Homère, qui les fait apparaître dans l’Iliade comme les alliés des Troyens durant la Guerre de Troie, les décrit sous l’aspect de combattants redoutables, ce qui laisse supposer que les Thraces devaient être l’une des puissances militaires dominantes de l’Antiquité.
. Orphisme
D’autres récits sont nous sont parvenus sous la forme de légendes ou de mythes, tel celui d’Orphée, personnage central de la culture Thrace, où il apparaît comme un guérisseur célèbre fondateur d’une philosophie-religion : l’orphisme. Son principal dogme repose sur une croyance en l’immortalité de l’âme, censée évoluer vers le divin au fil de ses réincarnations successives dans le monde terrestre. Certains historiens font également remonter l’origine de cette croyance au roi légendaire Zelmoksis. Selon la mythologie, celui-ci s’était fait construire une chambre souterraine surmontée par un tumulus, et s’y était enfermé pendant quatre ans. Au terme de cette période, il réapparut aux Thraces, convaincant ces derniers de la réalité de l’immortalité. A sa vraie mort, sa chambre mortuaire fut ensevelie sous un énorme tumulus, donnant naissance à une tradition voulant que les souverains Thraces soient désormais enterrés dans des temples funéraires qui étaient ensuite recouverts de terre de manière à recréer le tumulus originel de Zelmoksis.
. La vallée des rois Thraces
Ces tertres funéraires étaient très nombreux dans le monde des Thraces, où ils représentaient le modèle du cosmos et symbolisaient la colline primitive de la création. A une centaine de kilomètres au sud de Sofia, en Bulgarie, se trouve un endroit appelé la Vallée des Rois Thraces en raison du grand nombre de tumuli qui y sont concentrés. Une équipe d’archéologues dirigée par le docteur Georgi KITOV y a mené des fouilles qui ont permis de recueillir de précieuses informations sur le pouvoir royal au sein de la société Thrace. Ce pouvoir s’exerçait sous une forme totalitaire, le roi dominant une aristocratie en dessous de laquelle on trouvait le peuple, qui créait la richesse pour la communauté. De par sa fonction, le roi devait faire la preuve chaque jour de son autorité et de son aptitude à diriger, car les autres membres de la noblesse pouvaient exercer à tout moment leur droit à prendre sa place.
. Cité engloutie
Si les Thraces formaient un royaume, celui-ci ne posséda jamais de capitale. La ville la plus connue était Sevtopolis, aujourd’hui engloutie sous les eaux d’un barrage. Cette cité-forteresse abritait le roi-prêtre, dont le palais était aussi un temple. Conçue selon un plan très élaboré pour l’époque, ses rues se croisaient à angle droit et possédaient une signalétique. La taille des édifices retrouvés par les archéologues, leur magnificence, témoignent du génie des bâtisseurs Thraces et de la grandeur de leur civilisation. Les Thraces possédaient en effet un niveau de vie bien supérieur à celui des autres civilisations de cette période. A l’époque où une grande partie de la population Européenne sortait à peine des âges primitifs, les Thraces avaient érigé de vastes cités, possédaient un système politique et religieux complexe, leurs artisans fabriquaient des objets d’une finesse extraordinaire, et leur zone d’influence s’étendait dans toutes les directions. Ils étaient les maîtres incontestables de cette partie du monde.
. Monuments funéraires
Sevtopolis n’est pas le seul vestige à nous parler des Thraces. De nombreux monuments funéraires mis à jour par les archéologues recèlent eux aussi de précieux trésors qui dévoilent des pans entiers de l’histoire des Thraces et de l’organisation de leur société. Anne-Sophie KOELLER, doctorante en archéologie de l’université de Provence, explique que cette volonté d’ériger des monuments funéraires somptueux était commune à toutes les civilisations antiques. Ceux des rois Thraces étaient de véritables temples construits à la gloire des défunts, puis recouverts de terre afin de former un tumulus. L’intérieur se compose d’une chambre funéraire précédée d’un vestibule et d’un couloir, défendus par de grandes portes sculptées.
Le sépulcre du roi Thrace Sevt III constitue le plus imposant de ces tumulus funéraires. Cette construction comportant trois chambres funéraires bâties en blocs de pierre date de 2400 ans. Elle a remarquablement résisté au passage du temps, ce qui démontre le savoir faire des bâtisseurs de l’époque. Comble de la magnificence et du raffinement : le sol de la chambre funéraire avait été recouvert d’un tapis en tissus brodé de fils d’or brillant de loin. Un cheval y fut sacrifié et son squelette laissé sur place, entouré d’armes et d’objets en or censés accompagner le roi défunt dans son dernier voyage : couronne, armes et armures, coupelles, vases et récipients, etc.
Tous ces éléments ont permis aux archéologues de glaner de précieuses informations sur les rites funéraires des Thraces et d’établir une typologie des tumulus funéraires. Richement décorés et dotés d’imposantes portes de pierre protégeant leur entrée, ceux-ci étaient de deux types : soit en forme d’abri, soit en forme de coupole. Dans les deux cas, ces plafonds voûtés représentent le ciel, la partie centrale figurant le monde de l’Au-Delà. Tout autour se trouvent des fresques donnant à voir les scènes les plus représentatives de la vie du roi : exploits guerriers, chasses royales, mariages, banquets, etc.
Aux yeux des archéologues, ces fresques sont de véritables morceaux d’histoire illustrée qui en disent aussi long sur les Thraces que bien des ouvrages. En étudiant les représentations du tombeau de Sevt III, ils ont ainsi découvert que le monarque possédait plusieurs épouses. A sa mort, celles-ci se disputaient le privilège d’être désignée comme favorite, afin de pouvoir accompagner le monarque dans la mort.
Mais le mariage avait aussi une fonction politique et permettait de conclure des alliances. C’est ainsi que les souverains Thraces épousèrent des femmes Grecques. Ces unions permirent de rapprocher les deux civilisations, provoquant un brassage culturel qui se retrouve dans l’art funéraire des Thraces. Au fil des siècles, celui-ci s’enrichit de motifs grecs, comme en attestent des cariatides retrouvées dans un tombeau datant du 3ème siècle avant J.-C. Les divinités grecques font également leur apparition dans le panthéon Thrace : Artémis, Héra, Aphrodite, Dionysos, etc. De superbes images des trésors de l’artisanat Thrace illustrent cette partie du documentaire.
. Rois guerriers
Pour tenter d’en apprendre plus au sujet des Thraces, les archéologues s’intéressent aussi aux squelettes retrouvés sur les différents sites de fouilles. Ceux-ci présentent des fractures dues à des chocs ou à des chutes, des traces de carences alimentaires, ou encore des stigmates de maladies. L’anthropologue Anne Keenleyside, de l’université de Toronto, explique que l’examen de ces squelettes a démontré que les Thraces possédaient un certain nombre de connaissances médicales, notamment sur la façon de réduire les fractures. Ces connaissances en traumatologie découlent probablement du contexte guerrier de l’époque. Les Thraces étaient en effet un peuple belliqueux pour lequel la guerre était une activité presque quotidienne. Leurs rois devaient ainsi sans cesse prouver leur bravoure en menant de nouvelles campagnes ou en écrasant leurs opposants.
. Maîtres des mers
La dernière partie du documentaire s’intéresse aux échanges commerciaux entre les Thraces et les autres peuples de l’Antiquité. Le savoir-faire des Thraces en matière de construction navale avait fait d’eux les maîtres des mers ; leurs routes commerciales s’étendaient du Danemark, au nord de l’Europe, à Chypre, au sud.
Le développement de ces échanges commerciaux requiert de la monnaie. Du 4ème au 3ème siècle avant J.-C., certaines tribus Thraces utilisent ainsi des drachmes et des statères. Mais les rois Thraces les plus importants battent leur propre monnaie, frappée de symboles locaux tels que le taureau, le cheval ou la hache à double-tranchant.
. Déclin
Malgré cette puissance économique et militaire, les jours des Thraces étaient comptés. Pour Jean-Paul DEMOULE, la disparition de leur civilisation résulte d’une conjonction d’événements qui fragilisèrent progressivement leur emprise sur le monde antique et provoquèrent l’érosion des structures de leur société. La conquête Macédonienne menée par Alexandre le Grand et les incursions de l’Empire Perse donnèrent les premiers coups de boutoir au royaume des Thraces, puis la conquête Romaine, définitive, lui porta le coup de grâce. Les derniers Thraces s’éparpillèrent alors à travers l’Europe, se fondant dans le creuset d’autres cultures.
Aujourd’hui, une grande partie de ce passé reste à redécouvrir, et la terre des Thraces a encore de nombreux secrets à livrer aux archéologues. Des centaines de tumuli et de grottes attendent de livrer leurs trésors aux chercheurs, comme autant de fragments d’histoire qui feront progresser notre connaissance des Thraces. Mais d’ici à ce que se dissipe entièrement l’épais voile de mystère qui les entoure, ceux-ci continueront à alimenter les fantasmes et les rêves des amateurs de civilisations disparues.
EN RÉSUMÉ : trop rapide, et souvent trop confus, ce documentaire donne l’impression d’effleurer son sujet. Il a beau multiplier les interviews de spécialistes, celles-ci peinent à nous faire entrer dans le vif de la civilisation des Thraces. A force de vouloir embrasser celle-ci sous tous ses aspects, le documentaire s’éparpille dans de trop nombreuses directions, suscitant plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Pour masquer la vacuité de son propos, le réalisateur a recours à d’innombrables images d’objets d’artisanat filmés en gros plan. D’un point de vue formel, ces images permettent d’admirer la finesse et la précision du travail des artisans Thraces, mais sur le fond, elles n’apportent pas grand-chose à un documentaire qui manque déjà cruellement de matière. Au final, on en ressort donc déçu et frustré : ce qui promettait d’être une passionnante enquête sur l’une des civilisations les plus mystérieuses de l’antiquité ne s’apparente qu’à une fastidieuse promenade touristique.
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