L’histoire secrète des Conquistadors - Vu 8278 fois.
En 1532, le conquistador Francisco PIZARRO arrive aux frontières de l’Empire Inca, dans l’actuel Pérou, à la tête d’une troupe de quelques centaines d’hommes. Quatre ans plus tard, l’Empire tout entier est aux mains des Espagnols. La rapidité de cette conquête a plongé dans la perplexité des générations d'historiens. Comment les Incas, qui avaient étendu leur empire à la totalité des Andes, bien au-delà de leur capitale Cuzco, et érigé en trois mille ans d'histoire la civilisation la plus avancée du Nouveau Monde, se sont-ils laissés vaincre aussi facilement par une poignée de conquistadors ?
Pour tenter de répondre à cette question, les historiens ne disposaient jusqu’à présent que des chroniques des conquistadors, rédigées il y a cinq siècles. Or, ces chroniques comportent de nombreuses zones d’ombre qui laissent à penser que l’histoire officielle qu’elles racontent diffère sensiblement des faits réels. Des fouilles entreprises par les archéologues péruviens Guillermo COCK et Elena GOYCOCHEA dans un cimetière inca mis à jour dans la banlieue de Lima vont peut-être permettre d’apporter un nouvel éclairage sur cette version de l'histoire laissée par les conquistadors. Ce documentaire retrace toutes les étapes de l’enquête passionnante menée par les chercheurs.
. Romains du Nouveau Monde
L’Empire Inca a été la dernière et la plus grande des civilisations d’Amérique du Sud. De nombreuses traces de cette puissance existent aujourd’hui encore, résistant obstinément au passage des siècles. C’est le cas des ruines de la forteresse de Machu Pichu, qui témoignent du génie des architectes Incas, ou encore du formidable réseau routier que ceux-ci avaient développé à travers une partie du continent Sud-Américain. Dans le domaine de l’artisanat, le savoir-faire des orfèvres Incas était incomparable. Mais tout cela n’était rien face à leur puissance militaire. Au 15ème siècle, cette supériorité militaire écrasante leur avait permis de conquérir la totalité des Andes, bien au-delà de leur capitale, Cuzco. Sous bien des aspects, on peut donc comparer les Incas aux « Romains du Nouveau Monde ».
. Chantier
Aujourd’hui, les vestiges de ce passé glorieux sont en grande partie ensevelis sous terre. Lima, la capitale aux allures de fourmilière, renferme ainsi dans ses entrailles de précieux trésors archéologiques qui resurgissent à la moindre occasion : creusement de fondations, travaux de déblaiement, chantiers d’autoroutes, etc. Les archéologues Guillermo COCK et Elena GOYCOCHEA étudient ces vestiges depuis plus de 20 ans.
En 2004, la construction d’une autoroute dans la banlieue de Lima révèle l’existence d’un vaste cimetière. Immédiatement, les deux archéologues se rendent sur place pour entreprendre des fouilles. Celles-ci révèlent la présence de momies enterrées à intervalles réguliers en position accroupie et faisant face à l’est : une configuration caractéristique des rites funéraires incas.
. Anomalies
En poursuivant leurs fouilles, les archéologues découvrent qu’un certain nombre de corps échappent cependant à cet agencement. Ce sont ceux exhumés dans les strates supérieures du sol, donc les plus récentes. Au lieu d’avoir été enveloppés dans un fardeau funéraire – un sarcophage fait de couches de tissu superposées – ces corps ont été emmaillotés dans de la toile grossière et enterrés dans des positions anormales : sur le dos ou sur le flanc. Ces indices évoquent une inhumation à la hâte, ce qui ne laisse pas de surprendre les scientifiques : les Incas accordaient le plus grand soin à leurs rites funéraires, le respect dus aux morts étant l’un des fondements de leur culture. Leur surprise ne s’arrête pas là : un premier examen des squelettes révèle en effet que ceux-ci présentent de nombreuses traces de fractures et autres lésions que les archéologues n’ont jamais constatées jusqu’à présent. Quelles étaient les armes qui leur infligèrent de si violentes blessures et quelles furent les circonstances du combat qui semble avoir eu lieu à cet endroit ? A ce stade de l’enquête, il est impossible de répondre à ces questions, mais Guillermo COCK et ses collègues pressentent qu’ils viennent de faire une découverte de toute première importance.
. Mochito
L’un des squelettes attire tout particulièrement leur attention. A en juger par sa position – au centre des autres corps – et par les tissus funéraires qui l’enveloppent, il devait s’agir d’un personnage important, probablement un chef de guerre. Ils le baptisent Mochito – l’homme amputé – à cause des très nombreuses fractures dont ses os portent les traces. Mochito a littéralement été réduit en miettes.
Appelée à la rescousse, la bio-archéologue Melissa MURPHY se voit confier la délicate mission consistant à faire « parler » les os de Mochito afin d’élucider les circonstances de sa mort. Parmi les très nombreuses blessures perimortem qu’elle recense, la scientifique est tout particulièrement intriguée par trois dépressions quadrangulaires situées sur l’arrière du crâne. Celles-ci ont visiblement été causées par une arme aiguisée en métal. Or, aucune arme de ce type n’existait dans la panoplie des guerriers incas, qui étaient équipés de lances, de massues, ou de frondes appelées « bolas ». Cette constatation amène la bio-archéologue à envisager l’hypothèse d’une blessure infligée par une arme européenne : épée ou lance.
. Incas contre conquistadors ?
Mochito vient de livrer de précieuses informations aux archéologues. Si l’hypothèse qui a commencé à prendre forme se confirme, les corps découverts dans le cimetière seraient ceux d’Incas tués par les conquistadors : les premiers découverts à ce jour.
Une lésion découverte sur un autre crâne exhumé à proximité des restes de Mochito va bientôt donner plus d’épaisseur encore à cette théorie. Il s’agit d’un orifice circulaire situé dans l’os pariétal gauche et qui présente toutes les caractéristiques d’une blessure par balle. Celle-ci pourrait avoir été causée par une arquebuse, arme à feu rudimentaire mais mortelle que les conquistadors utilisaient. Mais cette hypothèse doit être confirmée par un examen scientifique. A la demande de Guillermo COCK, deux experts en balistique de l’Université de New Haven, dans le Connecticut, débarquent à Lima pour analyser le crâne à l’aide de technologies de pointe. Le but est de mettre en évidence la présence de résidus métalliques au niveau de l’orifice.
Les deux hommes – Tim PALMBACH et Albert HARPER – commencent par dégager un bouchon osseux indiquant qu’un projectile a bien atteint le crâne. L’impact a été beaucoup moins violent qu’avec une arme à feu moderne, toutefois ce constat reste compatible avec l’hypothèse d’un tir d’arquebuse. Pour en être certains, les scientifiques étudient les bords de l’orifice avec un microscope électronique à balayage. Celui-ci révèle la présence de minuscules fragments de fer incorporés à l’os. Or, le fer était précisément utilisé dans la fabrication des balles d’arquebuse. L’homme dont ils étudient les restes pourrait donc avoir été le premier mort par arme à feu du continent Sud-Américain. Cette découverte remarquable confirme la théorie des archéologues : les squelettes sont bien ceux d’Incas tués par les conquistadors.
. Réécrire l’histoire officielle
Confortés dans leurs certitudes, les archéologues vont désormais s’attacher à extraire un maximum d’informations des ossements exhumés. Ils espèrent que les traces de cette confrontation entre Incas et conquistadors vont leur permettre d’en apprendre plus sur ce qui s’est passé à Lima cinq siècles plus tôt. L’histoire officielle de la conquête du Nouveau Monde par Francisco PIZARRO et ses hommes laisse en effet la part belle aux récits héroïques exaltant le courage et la valeur des européens face aux hordes d’Indiens sauvages. Or, les historiens soupçonnent ces chroniques d’occulter certains faits, notamment le rôle que les alliances conclues avec certaines tribus Indiennes auraient pu jouer dans la conquête de l’Empire Inca.
L’histoire officielle accrédite la thèse de l’héroïsme des conquistadors. Peu après leur arrivée dans le nord du Pérou, en 1532, ceux-ci tombent sur les troupes de l’Empereur ATAHUALPA, regroupées à Cajamalca au retour d’une campagne militaire victorieuse. Pris par surprise, les Incas sont massacrés par les Espagnols, et ATAHUALPA est fait prisonnier. PIZARRO exige une énorme rançon en échange de sa libération. Celle-ci est payée, mais le chef des conquistadors fait quand même exécuter son prisonnier, avant de marcher sur la capitale, Cuzco, dont il s’empare avec une facilité déconcertante. Quelques mois plus tard, c’est l’Empire Inca tout entier qui tombe dans l’escarcelle des Espagnols. Comment celui-ci s’est-il laissé vaincre aussi rapidement par une poignée d’aventuriers ? Bien sûr, les conquistadors disposaient d’armes redoutables (arquebuses, épées effilées, hallebardes, etc.), et avaient répandu des maladies inconnues qui firent d'immenses ravages parmi les Incas. Mais tout cela n'explique pas une défaite si rapide et si complète. Quel épisode crucial manque-t-il à cette histoire ?
. Révolte Inca
Pour tenter de le découvrir, les chercheurs vont s’intéresser au siège de Lima par les Incas, en 1536. Il faudra en effet attendre cette date pour que la résistance Inca s’organise. Selon les chroniques espagnoles, Francisco PIZARRO se trouvait à Lima, le 10 août 1536, lorsque les troupes Incas traversèrent la plaine côtière pour attaquer la ville. Terrifié par le spectacle de ces dizaines de milliers de guerriers en ordre de bataille, le chef des conquistadors aurait alors imploré Dieu pour qu’il le sauve de la furie de ses ennemis.
A cette époque, Lima vient à peine d’être fondée. La ville ne compte qu’une poignée de maisons réparties autour d’une petite place centrale. PIZARRO et ses hommes – quelques centaines tout au plus – s’y sont retranchés tandis que les Incas resserrent leur étau autour d’eux. En désespoir de cause, les Espagnols optent alors pour une charge de cavalerie. Ils enfoncent les premières lignes ennemies et atteignent l’endroit où se tient le général en chef des Incas, qu’ils parviennent à tuer. Sa mort décapite l’armée ennemie, qui bat en retraite dans la débandade la plus totale. Lima est sauvée, PIZARRO et ses hommes sont des héros.
. Falsification historique
Du moins est-ce la version officielle des événements, version dont Guillermo COCK et ses collègues doutent de plus en plus au regard de leurs découvertes récentes. Ils entendent maintenant jeter un nouvel éclairage sur cet événement grâce aux corps du cimetière. D’après eux, Mochito et ses compagnons faisaient en effet partie de l’armée Inca qui attaqua Lima le 10 août 1536. L’étude des lésions de Mochito – os brisés et blessures pénétrantes – correspond à ce que l’on peut observer sur un individu tué lors d’une charge de cavalerie, ce qui va dans le sens de l’histoire officielle.
Mais il n’en est pas de même pour la majorité des autres squelettes, qui présentent des blessures d’une nature très différente. Beaucoup ont le crâne éclaté, ce qui indique qu’ils ont été tués par des armes contondantes : gourdins ou massues. Pour les archéologues, ce constat est la preuve que Moschito et ses semblables ont été tués non par les Espagnols, mais par d’autres Indiens. Le recensement complet des squelettes permet de confirmer cette théorie : sur les 70 corps exhumés, 3 seulement portent des traces de blessures infligées par des armes espagnoles. Cette révélation remet donc sérieusement en question la version de la bataille de Lima donnée par les chroniques des conquistadors.
Pour rétablir la vérité, Guillermo COCK sait qu’il a besoin de jeter une passerelle entre l’archéologie et l’histoire. L’historien Efrain TRELLES est donc appelé à la rescousse. Ce spécialiste de la colonisation espagnole au Pérou a étudié des documents inédits conservés dans les archives du Couvent San Francisco de Lima. Ces documents, qui recoupent les témoignages d’Indiens présents lors du siège de la ville en 1536, jettent un éclairage entièrement nouveau sur cet événement. En premier lieu, il apparaît que la grande bataille évoquée par les chroniques espagnoles se serait en fait résumée à une série d’escarmouches autour de la ville. En second lieu, ces récits évoquent explicitement la présence d’Indiens alliés aux conquistadors. Enfin, il apparaît que l’armée Inca était beaucoup moins nombreuse que dans les chroniques : quelques milliers de combattants tout au plus, au lieu des dizaines de milliers évoqués. A aucun moment il n’est fait mention d’une charge de cavalerie menée par PIZARRO et ses hommes ; au contraire, ceux-ci semblent avoir combattu au milieu de nombreux Indiens alliés qui les protégeaient.
Pour Efrain TRELLES, tout cela porte à croire que le siège de Lima s’est déroulé d’une façon très différente de la version évoquée par l’histoire officielle. En réalité, le rôle des Indiens alliés aux Espagnols s’est révélé déterminant. Et cette alliance serait bien antérieure au siège de Lima : durant toute la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols, leurs alliés Indiens auraient joué un rôle crucial dans leurs succès militaires, combattant à leurs côtés et leur fournissant un soutien logistique de première importance.
. Alliances
Pour Maria ROSTWOROWSKI, historienne spécialiste des Andes, ce soutien de certaines tribus Indiennes est la clé du succès des conquistadors. Et cette clé s’est incarnée en la personne de QUISPE SISA, une jeune femme issue de la noblesse Inca qui avait été « offerte » comme épouse à PIZARRO peu après son arrivée au Pérou, en vue de sceller une alliance avec les Espagnols.
En étudiant des documents retrouvés dans les Archives générales des Indes, centralisées dans la Casa Lonja de Mercaderes de Séville, en Espagne, la chercheuse a mis en lumière le rôle crucial joué par cette jeune femme, devenue la concubine de PIZARRO, dans la bataille de Lima. QUISPE SISA est aux côtés de son époux lorsque les armées Incas se rapprochent de la ville. Après avoir repoussé une première incursion ennemie grâce à une charge de cavalerie, les conquistadores sont sur le point d’être débordés par une deuxième vague d’assaut. C’est à cet instant qu’entre en scène une seconde armée Indienne, envoyée à la rescousse des Espagnols par la mère de QUISPE SISA à la demande de la jeune femme, qui lui avait dépêché ses messagers. Ce sont ces troupes qui sauveront Lima, et non les conquistadors, qui jouèrent tout au plus un rôle d’appui durant la série d’escarmouches qui eurent lieu autour de la ville.
C’est au cours de l’un de ces accrochages que périrent Moschito et les siens, massacrés par les Espagnols et leurs alliés Indiens. Des images de synthèse associées à des reconstitutions donnent une dimension très spectaculaire à cette partie du documentaire, qui nous immerge au cœur sanglant de la bataille.
. Le dernier combat
La dernière partie, légèrement redondante, s’intéresse aux détails de l’escarmouche durant laquelle périt Moschito. Battant en retraite après la déroute de l’armée Inca, le jeune chef de guerre et les siens se retrouvèrent encerclés par un groupe d’ennemis au sein desquels se trouvaient quelques conquistadors. Submergés par le nombre, les Incas furent littéralement massacrés. En raison de son statut de chef, Moschito fut celui sur lequel s’acharnèrent les combattants, réduisant son corps en bouillie.
A l’issue de la bataille, les Incas revinrent chercher leurs morts. Une journée au moins s’était écoulée, laissant le temps à la rigidité cadavérique de s’installer. C’est à ce phénomène que les archéologues attribuent la position inhabituelle des squelettes, qu’il fallut enterrer tels quels et à la hâte dans le cimetière de leur tribu.
. Guerre civile
Il ressort de cette série de découvertes que la conquête du Pérou par PIZARRO et ses hommes fut avant tout une guerre civile entre Indiens. Basant leurs conclusions sur l’analyse des indices retrouvés durant les fouilles et sur l’exploitation d’archives inédites, archéologues, scientifiques et historiens sont unanimes sur un point : sans l’aide précieuse de leurs alliés Indiens, jamais les conquistadors ne seraient venus à bout aussi facilement de l’Empire Inca.
Si cette intervention a été tellement minimisée par les chroniques espagnoles, c’est avant tout parce que les conquistadors souhaitaient éluder la délicate question de la dette qu’ils avaient contractée envers leurs alliés. Ils avaient en effet promis à ceux-ci l’indépendance dont les Incas les avaient privés, promesse qui ne fut jamais tenue. De ce fait, les chroniqueurs espagnols avaient tout intérêt à effacer du paysage historique tous les éléments indigènes qui avaient contribué à la victoire de PIZARRO. Cette alliance entre conquistadors et Indiens aura été durant des siècles le grand secret de la conquête du Nouveau Monde. Et par une étrange ironie de l’histoire, ce sont les ossements de leurs victimes qui auront contribué à révéler ce secret au grand jour…
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