L’affaire des poisons : assassinats et messes noires sous le règne de Louis XIV

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L’affaire des poisons : assassinats et messes noires sous le règne de Louis XIV
L'affaire des Poisons désigne une série de crimes par empoisonnement commis entre 1679 et 1682, sous le règne de LOUIS XIV. Débutée comme un banal fait divers, cette affaire prit rapidement l’ampleur d’un véritable cyclone politico-judiciaire qui toucha de plein fouet le règne du Roi Soleil. Plusieurs personnalités importantes de l’époque, dont certains aristocrates de haut-rang, furent en effet impliquées aux côtés des empoisonneuses par lesquelles le scandale était arrivé, toutes de basse extraction. L’importance et la répétition de ces affaires installèrent un climat hystérique de chasse aux sorcières et de crainte de ce que l’on appelait alors les « crimes de poisons » dans un royaume de France marqué par une impitoyable lutte politique entre COLBERT, le tout puissant Ministre Principal du roi, et LOUVOIS, Ministre de la Guerre. Chacun des deux hommes entendait en effet tirer profit de l’affaire pour asseoir son pouvoir et éliminer l’autre.

Trois siècles et demi après les faits, ce numéro de l’émission « L’ombre d’un doute » explore les méandres de cette affaire où luttes de pouvoir, rivalités amoureuses entre dames de la cour, empoisonneuses issues des bas-fonds de Paris, prêtres dévoyés et autres personnages interlopes forment un cocktail des plus explosifs.

. Où sont les preuves ?

Dès le début de l’enquête, un constat s’impose : rouvrir le dossier de l’affaire des poisons si longtemps après les faits relève de la gageure. Les investigations se heurtent en effet à un vide de taille : celui de tous les documents d’époque. Et pour cause : par un décret daté du 13 juillet 1709, le roi LOUIS XIV ordonna que ceux-ci soient détruits. On dit que le monarque se chargea lui-même de les brûler afin de s’assurer que tout ce qu’ils contenaient soit voué à l’oubli éternel. Ces documents avaient été rassemblés dans une cassette scellée : 29 paquets rassemblant tous les procès verbaux et les rapports de police relatifs à cette affaire qui fut sans doute la plus sulfureuse de l’Ancien Régime. Tellement sulfureuse que le roi, vieillissant, souhaitait débarrasser son règne de toutes les traces qu’elle aurait pu y laisser. Mais quelle vérité terrible ces documents contenaient-ils ? Quels nouveaux scandales auraient-ils pu faire éclater si leur contenu avait été révélé ?

. Aux origines de l’affaire

Pour s’en faire une idée, il est nécessaire de remonter le cours de l’affaire des poisons jusqu’à son commencement, à Paris, le 31 juillet 1672. Dans l’actuel quartier de St Germain, un dénommé Godin de SAINTE-CROIX est retrouvé mort à son domicile. Officier de cavalerie de son état, l’homme est aussi un aventurier criblé de dettes. Sitôt sa mort connue, ses créanciers écrivent au procureur du roi pour réclamer leur dû. Un inventaire de ses biens est ordonné, et c’est au cours de celui-ci que va débuter l’affaire des poisons. Parmi les affaires de Godin de SAINTE-CROIX, on retrouve en effet une petite cassette renfermant plusieurs fioles au contenu mystérieux, ainsi que des papiers appartenant à deux personnalités importantes : la marquise de BRINVILLIERS et le receveur général du clergé, Pierre LOUIS Reich de PENNAUTIER.

Les autorités subodorent tout de suite que les fioles contiennent des produits suspects. Elles sont donc confiées à un apothicaire pour être analysées. L’homme teste leur contenu sur des animaux et découvre rapidement qu’il s’agit de poisons. Et pas de n’importe-quels poisons : en effet, les substances qu’ils contiennent sont inconnues des médecins, et de plus elles ne laissent aucune trace dans l’organisme, ce qui en fait des instruments redoutables en vue de commettre le meurtre parfait.

Les documents de la cassette sont dès lors examinés avec le plus grand soin. On y trouve des lettres d’amour écrites par la marquise de BRINVILLIERS à SAINTE-CROIX, des reconnaissances de dette de la même marquise à l’égard de son amant, ainsi que d’autres reconnaissances de dette, de PENNAUTIER cette fois, à l’égard de SAINTE-CROIX. Le fait que la marquise de BRINVILLIERS soit compromise par ces documents est loin d’être anodin. Elle est en effet la fille de Dreux D’AUBRAY, le lieutenant civil du Châtelet de Paris – équivalent du préfet aujourd’hui – décédé quatre ans plus tôt dans des circonstances mystérieuses. Sa mort fut suivie de peu par celle de ses deux fils, laissant pour seule héritière de la fortune familiale la marquise de BRINVILLIERS. Les zones d’ombre entourant ces trois décès, reliées à la découverte des poisons, vont amener les autorités à ouvrir une enquête.

LOUIS Reich de PENNAUTIER est également visé par cette enquête, mais celle-ci doit se dérouler dans la plus grande discrétion, car il s’agit d’une personnalité encore plus importante que la marquise de BRINVILLIERS. A 48 ans, PENNAUTIER est receveur général du clergé, autrement dit, il est le grand argentier de l’église de France, fonction qu’il cumule avec celle de receveur général du Languedoc. L’homme a donc une puissance financière et politique considérable. Il possède un hôtel particulier sur la place Vendôme et gravite dans les plus hautes sphères de l’État. Pourtant, son ascension sociale reste entachée de mystère : sa nomination au poste de receveur général du clergé est en effet le fruit d’un extraordinaire concours de circonstances puisque tous les candidats mieux placés que lui sont morts les uns après les autres de morts soudaines et inexpliquées. Malgré le statut politique de PENNAUTIER, la police du roi ne peut s’empêcher de se poser des questions : et si l’homme devait sa fulgurante ascension à l’empoisonnement de ses concurrents ? Et aussi, quel rôle le mystérieux Godin de SAINTE-CROIX a-t-il joué dans ces deux affaires ?

. Du fait divers à l’affaire politique

Mais tant qu’ils ne disposent d’aucune preuve directe, les enquêteurs doivent agir avec d’infinies précautions. Le pouvoir de PENNAUTIER s’étend en effet bien au-delà de la sphère du clergé. L’homme est un proche de COLBERT, le principal ministre de LOUIS XIV et l’une des personnalités les plus en vues du royaume. Les deux hommes sont en relations d’affaires, puisque PENNAUTIER finance pour le compte de l’église quelques-uns des grands projets économiques lancés par COLBERT : construction de manufactures, chantier du canal du Midi, etc. Cette amitié va cependant donner une autre dimension à l’affaire, suscitant l’intérêt d’un autre homme d’État, François Michel LE TELLIER, marquis de LOUVOIS, ministre de la Guerre de LOUIS XIV et grand rival de COLBERT. L’implication de PENNAUTIER dans cette affaire d’empoisonnement apparaît en effet à LOUVOIS comme un moyen de ternir le prestige de COLBERT auprès du roi.

Assez rapidement, le sordide fait divers va donc se transformer en affaire politique. LOUIS XIV en personne ne tarde pas à s’intéresser à cette affaire qui mêle une marquise et l’une des personnalités les plus éminentes du clergé de France. Pour s’occuper de ce dossier brûlant, le monarque va choisir l’énergique LOUVOIS, de 20 ans plus jeune que COLBERT, qui à 60 ans, commence à accuser l’usure du pouvoir. Adepte des méthodes de choc, voire de la justice expéditive, LOUVOIS va donner un tournant décisif à l’enquête en ordonnant l’arrestation du valet de SAINTE-CROIX, un dénommé LA CHAUSSÉE. En l’interrogeant, la police apprend qu’il travaillait pour le frère de la marquise de BRINVILLIERS lorsque ce dernier mourut brutalement. Un lien peut dès lors être établi entre SAINTE-CROIX et cette mort mystérieuse. Soumis à la torture, LA CHAUSSÉE va poursuivre ses révélations, avouant qu’il servait de tueur à gage pour SAINTE-CROIX, mais aussi que ce dernier était en relation avec d’autres membres de l’aristocratie qui lui commanditaient des empoisonnements. En échange de ces services, SAINTE-CROIX avait promis à LA CHAUSSÉE de lui obtenir une charge d'officier du gobelet avec la caution de Pierre LOUIS Reich de PENNAUTIER. Sous l’Ancien Régime, l’officier du gobelet était l’homme chargé de verser le vin du roi à table. Il s’agissait d’une fonction prestigieuse, mais dans le contexte de cette affaire d’empoisonnements, le fait que SAINTE-CROIX ait pu envisager de placer l’un de ses hommes de main à cette place stratégique revêtait un caractère éminemment politique, laissant envisager l’hypothèse d’un vaste complot susceptible d’atteindre la tête du pouvoir.

. La Brinvilliers

Au fil des interrogatoires de LA CHAUSSÉE et de ses proches, la marquise de BRINVILLIERS ne tarde pas à apparaître comme le personnage-clé de toute l’affaire. Mais malgré tous leurs efforts, les enquêteurs ne parviennent pas à mettre la main sur elle. Deux semaines après la découverte de la cassette contenant les poisons au domicile de SAINTE-CROIX, elle aurait brusquement quitté son somptueux hôtel particulier pour s’évanouir dans la nature. Marie-Madeleine de BRINVILLIERS devient alors la personne la plus recherchée du royaume de France. En réalité, sa fuite a été organisée par PENNAUTIER, qui craignait – à juste titre – de voir l’affaire remonter jusqu’à lui si la marquise venait à être arrêtée.

Échappant à la police du roi, la marquise de BRINVILLIERS va parvenir à s’embarquer pour l’Angleterre, où elle trouve refuge à Londres, se soustrayant pour un temps aux enquêteurs. Dans le même temps, à Paris, se déroule le procès de LA CHAUSSÉE. L’homme est reconnu coupable d’empoisonnement et condamné au supplice de la roue. La sentence sera exécutée le 24 mars 1673 sur l’actuelle place de l’Hôtel de Ville. Toutefois, l’enquête ne s’arrête pas avec la mort du principal suspect ; les autorités veulent à tout prix mettre la main sur la marquise de BRINVILLIERS pour qu’elle s’explique sur les empoisonnements qu’elle est soupçonnée d’avoir commandités. LOUVOIS soupçonne en effet que les activités criminelles de SAINTE-CROIX s’étendaient à d’autres personnes de la haute société, qui auraient fait appel à ses services pour se débarrasser discrètement de parents trop encombrants ou de rivaux politiques. A ses yeux, la marquise de BRINVILLIERS constitue le sommet d’une pyramide dont il entend mettre à jour toute la structure.

Jugée par contumace et condamnée à mort, celle qu’on appelle désormais La BRINVILLIERS va devenir une véritable obsession pour LOUVOIS, qui ordonne à son lieutenant général de police, Nicolas de LA REYNIE, de continuer la traque. Le ministre de la Guerre est toujours animé par sa volonté de faire le lien entre la fugitive et PENNAUTIER, afin d’impliquer son grand rival, COLBERT. Nicolas de LA REYNIE se voit ainsi accorder les pleins pouvoirs pour mener l’enquête. Particulièrement zélé, l’officier de police met ses meilleurs détectives sur la trace de la fuyarde. De Valenciennes à Londres, en passant par la Hollande, il leur faudra quatre ans d’une traque acharnée et rocambolesque pour retrouver la BRINVILLIERS, qui a trouvé refuge dans un couvent de Liège. C’est François DESGREZ, le plus fin limier de LA REYNIE, qui procèdera à son arrestation le 25 mars 1676. Dans la chambre de la marquise sont saisies une dizaine de feuilles écrites de sa main. On y trouve une confession devant Dieu dans laquelle le BRINVILLIERS fait état d’une panoplie d’horreurs dont elle se serait rendue coupable : parricide, fratricide, infanticide, sodomie, tromperie, pyromanie, etc. Pour de nombreux historiens, ce grand déballage tient de l’affabulation et révèle l’état de délabrement psychologique de la marquise de BRINVILLIERS, mais les policiers de l’époque vont prendre ces confessions pour argent comptant. Par la suite, la BRINVILLIERS aura beau renier ces écrits en disant les avoir commis sous l’emprise d’un état délirant, elle ne parviendra pas à casser l’image de personnage démoniaque qui lui colle désormais à la peau. Emprisonnée à la Conciergerie du Palais, la perspective de son procès enflamme toutes les conversations de la capitale.

. Procès

Le procès de l’empoisonneuse commence le 29 avril 1676. Ce sont ses liens avec PENNAUTIER qui intéressent les juges. Cependant, même soumise à la torture, la BRINVILLIERS reste muette sur ce sujet. Elle s’obstine même à nier les crimes dont on l’accuse. PENNAUTIER est tout de même arrêté et conduit à la Conciergerie, mais lui aussi nie catégoriquement les accusations dont il fait l’objet. S’il reconnaît avoir fréquenté SAINTE-CROIX et la marquise de BRINVILLIERS, c’est uniquement dans le cadre de prêts d’argent ; en revanche, il affirme tout ignorer du volet des empoisonnements. Il ne variera jamais de cette version.

Le 17 juillet 1676, après une ultime séance de torture à l’issue de laquelle elle ne reconnaîtra rien de plus que ce qu’elle a déjà avoué, la marquise de BRINVILLIERS est emmenée à bord d’un tombereau jusqu’à la place de Grève, sous les huées de la foule, pour y être décapitée par le bourreau. Elle a échappé au bûcher, sort que l’on réservait aux sorcières, eu égard à ses titres de noblesse, mais son cadavre sera quand même brûlé et ses cendres dispersées au vent. PENNAUTIER sera quant à lui libéré un an plus tard, faute de preuves sur son implication dans les empoisonnements commis par SAINTE-CROIX et la BRINVILLIERS. Mais sa réputation au sein du clergé est détruite, et COLBERT se retrouve ainsi privé d’un puissant allié financier.

. Révélations

Le rideau ne tombe pas pour autant sur l’affaire. En effet, peu de temps avant son exécution, la marquise de BRINVILLIERS avait sollicité une entrevue avec le procureur général de la Cour. Durant de cet entretien, elle lui aurait fait d’importantes révélations sur les empoisonnements auxquels elle aurait participé. Aucun document historique ne retrace le détail de ces entretiens, mais ce qui est certain c’est que loin de mettre un terme à l’affaire des poisons, ils ont très certainement contribué à lui donner un second souffle.

Ce deuxième acte démarre dès le lendemain de l’exécution de la BRINVILLIERS. Le ministre LOUVOIS ordonne à LA REYNIE de poursuivre son enquête. La police subodore en effet que les empoisonnements dans lesquels la marquise diabolique et son amant, SAINTE-CROIX, ont été impliqués ne seraient qu’une partie d’un complot criminel infiniment plus vaste. Cette théorie, qui ne repose sur aucun fait tangible, est amplifiée par l’opinion publique ; bientôt, elle va se transformer en une vaste rumeur enflammant toutes les conversations de la capitale.

Cet orage qui va obscurcir les dernières années du règne du Roi Soleil va paradoxalement être le fait de l’homme que l’on a chargé de découvrir la vérité : le lieutenant général de police Gabriel de LA REYNIE. En poste depuis plus de 10 ans lorsqu’éclate l’affaire des poisons, l’homme jouit d’une solide réputation : il est celui qui a nettoyé la Cour des Miracles et administre d’une main de fer la sécurité de la capitale, qui compte alors 600 000 habitants. Travailleur acharné, serviteur zélé du pouvoir royal, LA REYNIE a une vision moderne de son travail de policier : utilisation d’indicateurs, filatures, perquisitions, méthodes d’interrogatoires très élaborées, etc.

Dans les mois qui suivent l’exécution de la BRINVILLIERS, le lieutenant général et ses hommes vont utiliser tous leurs réseaux d’indicateurs et de taupes pour récolter des renseignements touchant à des affaires d’empoisonnements. C’est dans ce contexte d’extrême vigilance que la police reçoit, au mois de septembre 1677, un billet anonyme. Ce petit mot a été déposé dans un confessionnal de l’abbaye des Jésuites de la rue St Antoine. Formulé de manière très alambiquée, voire cryptée, on peut y lire entre les lignes qu’un complot se prépare contre le roi LOUIS XIV. Il y est également question d’une mystérieuse « poudre blanche » dans laquelle les enquêteurs, encore obnubilés par l’affaire de la BRINVILLIERS, voient une allusion à un poison susceptible d’être utilisé contre le roi.

. Paranoïa

Depuis la mort suspecte de sa belle-sœur, Henriette d’Angleterre, quelques années plus tôt, le roi vivait dans la crainte permanente de l’empoisonnement. Le cérémonial des repas royaux atteste de cette paranoïa royale : lorsque les mets sortaient des cuisines et de l’office, où ils étaient préparés et disposés, une escouade de gardes entourait le cortège de serviteurs afin de s’assurer qu’aucune main criminelle ne puisse s’approcher des aliments. Plusieurs serviteurs faisaient également office de goûteurs, testant les aliments et les boissons qui étaient présentés au roi.

Dans ce contexte, les avertissements voilés de la lettre anonyme sont loin d’être pris à la légère. LA REYNIE dirige l’enquête policière, qui s’oriente rapidement vers une certaine Mademoiselle DELAGRANGE, écrouée au Châtelet pour avoir empoisonné son époux. Interrogée à nouveau, elle ne livre rien de probant aux enquêteurs. En revanche, ceux-ci découvrent en épluchant les registres de la prison que la captive reçoit fréquemment la visite d’une certaine Marie BOSSE. Ce nom ne leur est pas inconnu ; l’un des informateurs des policiers leur a en effet appris que cette femme à la réputation des plus sulfureuses se vantait de faire fortune en empoisonnant à la demande de dames de l’aristocratie Parisienne.
Un piège est donc tendu à l’empoisonneuse présumée. Un policier se faisant passer pour un client se présente au domicile de Marie BOSSE et se fait remettre une fiole de poison ; confondue, elle est immédiatement arrêtée et jetée en prison. Soumise à la question, Marie BOSSE, de son vrai nom Marie MAREZ, va se mettre à déballer à tout-va. Elle dénonce ainsi aux enquêteurs une certaine Catherine MONTVOISIN, dite La VOISIN, une avorteuse reconvertie dans le commerce de poisons qui serait devenue la plaque tournante d’un vaste trafic organisé au cœur de la capitale. Dissimulant ses activités criminelles derrière un statut de diseuse de bonne aventure, La VOISIN reçoit du matin au soir des dames de la meilleure société Parisienne, qui se pressent devant sa modeste demeure pour bénéficier de ses services.

. Réseau criminel

Comme le découvrent rapidement les policiers, ceux-ci dépassent largement le cadre des pratiques divinatoires. Leur enquête révèle que La VOISIN règne sur une véritable fourmilière d’empoisonneuses éparpillées aux quatre coins de la capitale. Des dizaines de noms s’ajoutent à leur liste au fur et à mesure que se dessinent les mailles de ce vaste filet criminel. Ces femmes sont pour la plupart des marginales qui vivent dans les quartiers interlopes de St Denis, de Montorgueil, ou de la Porte St Martin. Comme La VOISIN, elles dissimulent leurs activités d’empoisonneuses derrière une façade de diseuses de bonne aventure ; mais à certaines clientes, il leur arrive de proposer de donner un coup de pouce au destin pour se débarrasser, qui d’un mari encombrant, qui d’un parent trop vieux, qui d’une rivale trop gênante…

Dans la société de l’Ancien Régime, ce qu’on appelle le « crime de poison » a partie liée avec la sorcellerie, l’envoûtement, l’alchimie : en mot, tout ce qui relève d’activités démoniaques. Pourtant, cela n’empêche pas le commerce de ces empoisonneuses d’être particulièrement florissant. Toutes classes sociales confondues, on se presse pour avoir recours à leurs services, aussi discrets qu’efficaces. Les poisons les plus en vogue sont l’arsenic, qu’on appelait familièrement « la poudre de succession », les opiacés, substances naturelles extraites du pavot, ainsi que quelques poisons animaux, dont le plus répandu était la bave de crapaud. Le procédé le plus fréquent est l’empoisonnement par le biais des aliments ou du vin, mais d’autres techniques plus sophistiquées existent, tel que l’imprégnation des vêtements ou des gants par de l’arsenic, ou encore l’utilisation de poisons fumigènes, jetés dans une cheminée ou amalgamés à la cire d’une bougie.

. La Chambre Ardente

LA REYNIE est effaré par ce que son enquête vient de mettre à jour : il n’y a pas une mais cent BRINVILLIERS, qui ont tissé une véritable toile d’araignée du crime à travers toute la capitale. Le lieutenant de police entend bien mettre un terme rapide à ce qu’il appelle « le commerce des impiétés ». Dès lors, arrestations et perquisitions se multiplient dans le quartier de Sainte Geneviève, celui des alchimistes, et au nord de Paris, dans ce que les policiers surnomment « le bouillon des poisons ». La VOISIN est arrêtée parmi les premières et conduite à la prison de Vincennes le 6 mars 1679. Dans son sillage, des dizaines d’empoisonneuses tombent dans les filets des policiers. Bientôt, elles sont si nombreuses que les prisons parisiennes débordent sous ce flux d’arrestations.

Celles-ci embarrassent le pouvoir royal, déjà échaudé par le retentissement qu’a connu l’affaire de la BRINVILLIERS. Des femmes de l’aristocratie, parmi lesquelles figurent même des épouses de parlementaires, comptent parmi les clientes de ces empoisonneuses, et LOUIS XIV tient à éviter un nouveau scandale qui viendrait éclabousser la haute société. Devant l’embarras du roi, LOUVOIS propose alors la création d’une cour de justice extraordinaire qui s’occupera exclusivement de ces crimes de poison. Cette chambre royale va siéger à l’Arsenal, près de la Bastille ; elle prendra le nom de Chambre Ardente.

Le travail de cette institution composée d’une douzaine de magistrats ne sera pas de tout repos. Elle va en effet plancher sur des centaines de rapports de police, comptes-rendus d’interrogatoires et autres procès verbaux relatifs aux affaires d’empoisonnements mises à jour par les policiers. Ces documents, réunis dans une trentaine de lourds volumes reliés appelés « minutiers », sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal. Ils constituent une extraordinaire source de renseignements pour les chercheurs et les historiens car ils contiennent toute la « mémoire » de l’affaire des poisons. L’étude de ces archives permet de révéler le rôle crucial joué par LA REYNIE dans ces enquêtes, où son nom et sa signature apparaissent dans de très nombreux comptes-rendus d’interrogatoires.

. Scandale

Mais ces documents contiennent aussi de terribles aveux. Lors des séances d’interrogatoires auxquelles on les soumet, les empoisonneuses livrent en effet les noms de leurs clients et clientes, et parmi cette liste apparaissent ceux de personnalités importantes de la Cour. La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, la comtesse du Roure, la comtesse de Polignac figurent ainsi parmi les plus fidèles clientes de La VOISIN et de ses redoutables consœurs. Du fait de l’implication de ces femmes éminentes, le centre de gravité de l’enquête policière va se déplacer de la prison de Vincennes au château de Versailles.

Avec un certain courage politique, LOUIS XIV décide de ne pas entraver le travail des policiers. Des personnes de haut rang se voient ainsi inculpées par la Chambre Ardente, mais les preuves manquent, la plupart des accusations ne reposant que sur les aveux des empoisonneuses. Les imputations de ces femmes de basse extraction ne pèsent pas bien lourd face au statut de certains accusés, et la plupart seront blanchis par le tribunal. Quant à ceux sur qui pèsent des soupçons trop lourds, le pouvoir royal autorisera leur fuite à l’étranger. Un tout autre traitement judiciaire est en revanche réservé aux empoisonneuses, qui seront pour plupart sont condamnées à mort et exécutées. La VOISIN fait bien entendu partie du lot ; son exécution a lieu au tout début de l’année 1680, où elle est brûlée vive en place de Grève devant une foule hystérique.

. Rebondissements

Le roi espère qu’avec la disparition de l’organisatrice du réseau d’empoisonneuses, l’affaire touche à sa fin. Mais un nouveau témoignage va venir relancer l’enquête criminelle. Il s’agit de celui de Marie-Marguerite MONTVOISIN, la fille de La VOISIN. Cette dernière s’était tue jusqu’alors pour ne pas impliquer sa mère, mais après l’exécution de celle-ci elle n’a plus aucune raison de garder le silence. Elle va donc trouver LA REYNIE pour lui raconter ce qu’elle sait et cite alors le nom de la marquise de MONTESPAN, qui n’est autre que la favorite de LOUIS XIV, mère de sept de ses enfants. En disgrâce auprès du roi, la marquise aurait été en relation avec la Voisin, sans doute pour obtenir des poudres propres à lui ramener l’amour royal ; elle aurait également participé à de mystérieuses cérémonies de conjuration.

LA REYNIE fait alors le lien avec la mort de Marie Angélique de FONTANGES, rivale de Madame de MONTESPAN à la cour, décédée après un accouchement dans des circonstances qui furent jugées étranges. L’implication de la marquise donne une dimension encore plus sensible à l’affaire car elle touche à l’entourage direct du roi ; LA REYNIE sait qu’il doit disposer de preuves solides s’il veut la faire accuser d’avoir empoisonné sa rivale. Il reprend donc les interrogatoires d’empoisonneuses en attente de leur exécution et tente de les faire parler de Madame de MONTESPAN. L’une des accusées, La FILASTRE, lui révèle alors que la marquise l’avait envoyée en Normandie se procurer des poudres auprès d’un paysan afin d’empoisonner la duchesse de FONTANGES.

Avec ces révélations, LA REYNIE comprend que l’affaire est en train de prendre l’ampleur d’un scandale d’état. Il prévient LOUVOIS, qui décide aussitôt d’avertir le roi. La réaction de LOUIS XIV est immédiate ; invoquant la raison d’état, il suspend immédiatement la Chambre Ardente. Pour le Roi Soleil, c’est l’image de la France qui est désormais en jeu. En effet, alors que LOUIS XIV essaie d’imposer l’image d’un souverain dont le règne est fondé sur la justice, l’ordre et la raison, ces empoisonnements qui auraient fait plusieurs centaines de victimes au sein de la haute société renvoient l’image d’un royaume de France qui n’en a pas fini avec ses vieux démons issu de l’obscurantisme : sorcellerie, occultisme, diablerie, etc.

. Messes noires

Car le témoignage de Marie-Marguerite MONTVOISIN fait aussi état de messes noires célébrées par des prêtres dévoyés qui se seraient déroulées chez sa mère. Arrêté et soumis à la question, l’un des religieux mis en cause, l’abbé Etienne GUIBOURG, confirme ces accusations. Il décrit dans le détail ces cérémonies sacrilèges au cours desquelles on récitait la messe à l’envers, profanait des hosties, ou « priait » pour la mort d’une personne. L’horreur monte encore d’un cran lorsqu’il évoque des sacrifices d’enfants, qui étaient égorgés sur le ventre d’une femme nue étendue entre deux cierges. Le sang des malheureuses petites victimes était recueilli pour fabriquer des philtres d’amour et d’autres décoctions aux pouvoirs supposés magiques.

LA REYNIE fait le lien entre les aveux du prêtre dévoyé et plusieurs disparitions d’enfants signalées dans les bas-fonds de Paris. Des rumeurs faisaient état de messes noires durant lesquelles ces malheureux auraient été sacrifiés, mais jusqu’ici les policiers n’y avaient pas prêté attention, mettant cela sur le compte de la superstition. Le témoignage de l’abbé GUIBOURG jette un éclairage nouveau, et particulièrement horrible, sur ces faits, qui arrivent rapidement aux oreilles de LOUIS XIV. Stupéfait, le roi apprend que Madame de MONTESPAN aurait pris part en personne à ces messes noires. Or il n’est pas envisageable de faire traduire la mère de sept de ses enfants devant la Chambre Ardente. Pour le moment, celle-ci est suspendue, mais LOUIS XIV sait qu’il ne pourra pas invoquer éternellement la raison d’état pour justifier l’interruption de ses travaux, qui devront bientôt reprendre.

Alarmé par l’ampleur du scandale à venir, le roi convoque LA REYNIE et LOUVOIS et leur demande de trouver une échappatoire. LA REYNIE suggère alors que tous les documents dans lesquels apparaît le nom de Madame de MONTESPAN – ceux que les policiers appellent pudiquement « les faits particuliers » – soient retirés de la procédure et placés sous scellés. LOUIS XIV accepte sans restriction, pensant ainsi mettre un terme définitif à cette ténébreuse affaire.

. Vers un scandale d’état ?

C’est sans compter sur COLBERT. Depuis le début de l’affaire, le tout puissant Ministre Principal de LOUIS XIV a en effet constaté que le zèle de LOUVOIS et de ses enquêteurs s’exerçait principalement à l’encontre de ses partisans à la cour : Madame de MONTESPAN, la comtesse de SOISSONS, etc. A présent, l’homme juge qu’il est temps de contre-attaquer pour mettre un terme aux agissements de LOUVOIS, qu’il considère comme nuisibles pour les intérêts du royaume.

Dans le plus grand secret, COLBERT a fait procéder à une enquête privée dont les résultats sont accablants. Il apparaît en effet que d’autres réseaux d’empoisonneurs existent à Paris et dans les principales villes de province, impliquant des centaines de personnes de toutes les classes sociales. Le ministre redoute qu’en se poursuivant, l’enquête policière ne mettre à jour ces réseaux satellites, plongeant le royaume dans un climat d’hystérie dont le procès de La VOISIN a pu donner un aperçu. COLBERT va alors exercer son influence auprès de LOUIS XIV afin de faire cesser l’enquête.

Et ces efforts portent leurs fruits. A l’été 1692, un an après la reprise de ses travaux, la Chambre Ardente est officiellement dissoute par le roi. Le rideau tombe alors définitivement sur l’affaire des poisons. Madame de MONTESPAN échappe à la justice, mais cela ne l’empêchera pas de connaître une lente disgrâce auprès du roi, punition peut-être encore plus terrible qu’une condamnation pour cette femme habituée à tirer les ficelles de la cour et qui verra son influence progressivement réduite à néant.

. Épilogue

Une fois l’enquête criminelle terminée, un problème de taille se pose : que faire de la cinquantaine de prévenus encore détenus dans les prisons Parisiennes ? La Chambre Ardente ayant été dissoute, elle ne peut plus les juger, et le pouvoir royal répugne à les déférer devant une juridiction ordinaire par crainte de raviver le feu du scandale. LA REYNIE suggère alors la solution de l’enfermement administratif ; les rescapés des procès seront détenus à vie derrière les murs des forteresses royales situées aux confins du royaume, avec interdiction de prononcer le nom de Madame de MONTESPAN sous peine d’être fouettés et privés de nourriture. Cette interdiction mêlant vie politique et vie privée du roi démontre le souhait de LOUIS XIV de tourner définitivement la page de l’affaire des poisons, qui venait d’obscurcir plusieurs années de son règne solaire. Réduits au silence pour toujours, les derniers témoins ne livreront jamais le nom de celle qui aurait pu être à l’origine d’un scandale d’état particulièrement retentissant. Quant aux documents sensibles – rapports de police, comptes-rendus d’interrogatoires, etc. – le roi lui-même se chargera de leur destruction, empêchant pour toujours la révélation de leurs scandaleux secrets.

EN RÉSUMÉ : Sérieux des sources, documentation impeccable, réalisation soignée mélangeant extraits de films, illustrations d’époque et interviews d’historiens : tous ces ingrédients font de ce documentaire une vraie réussite.
Sur un sujet compliqué mêlant luttes de pouvoir, rivalités amoureuses, occultisme et activités criminelles, le commentaire tire parfaitement son épingle du jeu, parvenant à reconstituer le déroulement de l’affaire des poisons avec une précision et une clarté qui forcent l’admiration. A partir du fait divers initial se déroule ainsi l’écheveau d’une formidable intrigue où l’on croise aussi bien des personnalités comme COLBERT ou son grand rival de l’époque, LOUVOIS, Ministre de la Guerre, des dames de la cour appartenant au petit cercle des favorites de LOUIS XIV, que d’obscures empoisonneuses issues des bas-fonds de Paris auxquelles le scandale donnera une célébrité soudaine.

Captivant à tous les niveaux, le documentaire ne se contente pas d’évoquer les faits mais s’intéresse aussi aux différents contextes qui permettent d’expliquer l’onde de choc que provoqua l’affaire des poisons dans la société de l’Ancien Régime : soif de pouvoir de certains hommes d’état, intrigues chez les courtisanes du Roi Soleil, misère noire des empoisonneuses, qui misaient sur leurs activités criminelles pour sortir de l’indigence, tout cela sur fond de violences faites aux femmes dans une société brutale et machiste.

Un autre volet du reportage s’intéresse à l’enquête criminelle, passionnante car remplie de rebondissements et de révélations dignes d’un roman populaire. Au-delà de cette dimension rocambolesque, la nouveauté des méthodes utilisées par les policiers – filatures, perquisitions, utilisation d’informateurs, pièges tendus aux criminels, etc. – éclaire d’un jour captivant le tournant décisif pris à cette époque dans la démarche d’investigation, préfigurant ce que deviendront les enquêtes modernes.

La dernière partie de l’émission est consacrée à une interview en plateau des historiens interrogés dans le documentaire. Ceux-ci nous livrent une analyse passionnante sur la société de l’Ancien Régime et sur les différents protagonistes de l’affaire. A voir absolument !

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Nouveau | 16 Feb 12 09:06:29 | 0 commentaires | 18 Pts | 0 vidéos | 🔗
Curieux !

On ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec la manière dont s'exerce le pouvoir , aujourd'hui , dans notre belle république . La façon d'étouffer les "affaires" n'a pas changé . Un roi ou un président peuvent se situer au-dessus des lois par leur simple volonté . C'est beau ...

Et cela continue "d'empoisonner" la vie politique et publique .
C'est un véritable poison ...

Vive le Roy !

Edit de Mulder.
- Bonjour. Par souci de lisibilité, veuillez svp éviter d'écrire en majuscule. Merci.
à l'ail - Conviction : Sceptique
Nouveau | 14 Feb 12 23:50:10 | 0 commentaires | 18 Pts | 0 vidéos | 🔗
pinaize!!!:beurk:
celia - Conviction : Entre deux
Curieux | 14 Feb 12 23:30:33 | 0 commentaires | 136 Pts | 0 vidéos | 🔗
Ouais... :sleep: :zzz:
heloise17 - Conviction : Convaincu
Membre | 05 Feb 12 23:46:48 | 32 commentaires | 60 Pts | 0 vidéos | 🔗
Quelle époque de m....

Finalement je préfère mon siècle, quoi que !....
PYTON - Conviction : Convaincu
Nouveau | 05 Feb 12 04:03:29 | 0 commentaires | 7 Pts | 0 vidéos | 🔗
Bof!
aegir - Conviction : Entre deux
Arrivant | 04 Feb 12 10:41:11 | 0 commentaires | 50 Pts | 0 vidéos | 🔗
Bon reportage de plus intéressent.
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  • nordine : Bon ! Admet-on que c'est un crâne alien ! oû est le reste ? je parle des os du corps ,c'est lourd…
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  • bassoan : Jesus la representation de L éternel du Dieux et maitre de l Univers Padré Pio la ..............…
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